Le Contrat Social En Trois Questions Fondamentales

 (Paru dans Le Nouvelliste en Janvieer 2004)

 

Par Frandley Denis Julien

 

 

Depuis l’apparition sur la scène politique du Groupe des 184, le binôme Contrat Social est sur toutes les lèvres, dans toutes les conversations. Certains l’emploient parce que c’est joli, d’autres pour être conformes à l’air du temps, d’autres le critiquent sans rien y comprendre, beaucoup, de plus en plus nombreux, s’intéressent très sérieusement à la question et ap mande kisa bagay sa ye ?

 

La plupart des acteurs sur le terrain réduisent le contrat social à un simple consensus social ; c’est là une négation de l’un des aspects les plus fondamentaux du contrat qui est la détermination des rapports qu’échangent les citoyens avec l’Etat pris au sens de gouvernement, et vice versa ; en d’autres termes, pour que le Contrat Social puisse être effectif, le gouvernement doit y adhérer, ce qui nous donne une raison de plus, s’il en était besoin, de débarrasser le pays au plus vite du régime Lavalas. Et les gouvernements à venir doivent être l’expression de ce pacte.

 

Le contrat social une fois conclu, doit garantir la démocratie et les libertés fondamentales, le progrès économique et social, ainsi qu’une citoyenneté forte qui entretiendra des rapports d’interdépendance avec les éléments précités, à travers un cercle vertueux dans lequel nous n’avons que trop tardé à entrer.

 

Quelles sont les trois questions fondamentales auxquelles doit répondre le Contrat Social ?

 

I-                   Comment prévenir le penchant de tout gouvernement à déposséder les citoyens de l’exercice de la souveraineté ?

 

L’article 58 de la Constitution de 1987 est on ne peut plus clair :

La souveraineté nationale réside dans l’universalité des citoyens. Les citoyens exercent directement les prérogatives de la souveraineté par :

a)      L’élection du président de la République ;

b)      L’élection des membres du pouvoir législatif ;

c)      L’élection des membres de tous les autres corps ou de toutes les assemblées prévues par la constitution et par la loi.

 

article 59 : Les citoyens délèguent l’exercice de la souveraineté nationale à trois pouvoirs :

a)      Le pouvoir législatif

b)      Le pouvoir exécutif

c)      Le pouvoir judiciaire         

 

Mais que vivons-nous dans la réalité ? Nous avons été dépossédés, mais complètement dépossédés de l’exercice de la souveraineté qui est aujourd’hui l’apanage d’un seul homme qui ne se gêne pas pour offrir à ses amis, compagnons, courtisans , complices et à lui-même, des mandats à tous les niveaux de l’administration publique. D’autre part, M. Aristide contrôle complètement la Police, la Justice, la Cour des Comptes, les Conseils Électoraux successifs qu’il a vassalisés, etc.…  Or, la fraude électorale, au-delà de la victoire ou de la défaite des candidats, affaiblit considérablement la Nation, puisqu’elle infirme la notion d’égalité formelle des citoyens exprimée par la fameuse formule Un Homme, Une Voix. C’est un crime de lèse-citoyenneté. C’est ainsi que, contrairement au 21 mai, les bureaux de vote étaient scandaleusement clairsemés le 26 novembre en dépit de l’entrée en scène d’Aristide  –  alors supposé être l’Homme le plus populaire d’Haïti – car les citoyens savaient que leurs votes n’allaient pas être comptés, parce que le régime avait décidé de faire de ses opposants des non-citoyens. La question à se poser maintenant est la suivante : comment en sommes-nous arrivés là, alors que hier encore, en 1986, cette société avait affiché son refus non équivoque de la dictature ?  La réponse est simple : nous ne sommes pas encore arrivés à cristalliser nos aspirations de démocratie et de progrès économique à travers des institutions assez fortes pour transcender les hommes, quels qu’ils soient, et quels que soient leurs projets.

 

L’un des aspects fondamentaux du contrat social consiste à définir le rapport des citoyens à l’Etat, et vice versa ; la citoyenneté doit clairement signifier à l’Etat ce qu’elle attend de lui, ce qu’elle ne lui permettra pas, et comment elle entend collaborer à la réussite des projets de l’Etat, dans la mesure où celui-ci respecte les règles du jeu. Mais les citoyens ne peuvent pas se jeter dans cet exercice les yeux bandés ; ils doivent pouvoir compter sur des institutions fortes qui pourront servir de soupape de sûreté.

 

II-                Comment, à travers une vision consensuelle de l’avenir, intégrer les intérêts de tous dans la détermination de l’intérêt commun ?

 

Nous sommes  à un carrefour où nous nous rendons compte combien, quelles que soient nos différences de situations, nous sommes solidairement menacés par la dictature, la dégradation de l’environnement, la déshumanisation, l’insécurité, l’appauvrissement, le sida, la pauvreté humaine et mentale  etc.…

 

Il est évident que tout projet de développement doit partir d’un consensus de tous les secteurs autour d’une vision consensuelle de l’avenir. Notre pays est fortement caractérisé par le fossé qui sépare les plus riches des plus pauvres. Nous avons réalisé que ce fossé ne fait l’affaire de personne car les exclus de la société constituent une charge si lourde pour l’Etat et les nantis qu’ils rendent utopiques  –  ou plutôt chimériques –   le progrès, la démocratie et la paix sociale.

 

La déception engendrée par la trahison d’Aristide a sonné le glas du leadership sentimental en Haïti ; maintenant, il faut absolument que les pratiques politiques changent ; la population doit apprendre à évaluer les candidats à l’aune de leurs projets, de leurs plates-formes. Mais c’est une culture qui doit s’établir progressivement. Au prime abord, tous les secteurs de la vie nationale doivent se mettre ensemble pour donner le ton en arrêtant, à travers un événement dont il reste à déterminer la nature, les grandes lignes d’une vision nationale portant sur plusieurs décennies, vision qui devra inspirer les projets particuliers des partis politiques.

 

Le plus important dans cet exercice, c’est qu’il doit arriver à faire comprendre à tous les citoyens que sans la participation et l’engagement de tous, la vision ne pourra pas se concrétiser. Nos compatriotes doivent admettre que c’est  à l’universalité des citoyens qu’il revient de construire la prospérité, et ce faisant, de mettre en place des structures telles que les richesses nouvellement générées soient réparties de manière équitable, et contribuent à créer une société d’opportunités, et à rendre la société plus juste et moins asymétrique. Il faut que d’ici, chaque citoyen puisse faire des projections sur sa mobilité sociale, ainsi que celle de sa progéniture dans le temps. Le pays doit pouvoir permettre à tout un chacun de  planifier sa petite vie sur le long terme, à travers la grande planification nationale. Ce n’est qu’à ce prix que nous obtiendrons l’engagement de tous dans l’œuvre de reconstruction nationale, étant entendu que les individus n’acceptent généralement de se sacrifier pendant une longue période de temps que sur la base de leurs intérêts personnels. C’est aussi ce consensus qui nous permettra de désarmer les démagogues qui ne peuvent réussir qu’en dressant les secteurs de la vie nationale les uns contre les autres.

 

 

III-             Comment former en chaque citoyen ce sentiment d’obligation sans lequel le lien social se défait ?

 

A l’avènement d’Aristide au pouvoir en 1990, tout le monde était étonné de voir comment les Haïtiens étaient disposés à travailler au développement du pays ; beaucoup de pays ont mis à contribution ces moments au cours desquels un leader charismatique jouit d’un pouvoir quasi-religieux sur la majorité de la population pour canaliser les énergies de celle-ci vers le développement économique et social. Malheureusement, Aristide a profité de son incroyable ascendance sur le Peuple haïtien pour exacerber les tensions sociales, s’enrichir à outrance, détruire les institutions et progressivement tuer cet espoir de renaissance que cultivaient tous les secteurs de la vie nationale.

 

Aujourd’hui, la majorité de nos compatriotes tardent à revenir de leurs désillusions. Ils ne croient plus au changement. Par le Contrat Social, nous devons arriver à faire réaliser à tous les citoyens de ce pays qu’ils ne peuvent absolument se dérober à leurs devoirs civiques, comme personne ne peut leur renier leurs droits fondamentaux. Le citoyen doit comprendre que la Nation attend de lui qu’il contribue à sa consolidation, et qu’il respecte le droit à la différence dans l’égalité qui caractérise cet espace créateur de droits et de devoirs qu’est la citoyenneté.

 

Au-delà des solidarités particulières, le citoyen doit faire sien le Vouloir Vivre Ensemble sans le respect duquel la Nation ne sera qu’un ramassis de groupuscules mutuellement exclusifs.

 

 

Somme toute, dans la mesure où le Contrat Social arrive à fournir les réponses à ces trois questions fondamentales, la postérité nous retiendra comme la génération du renouveau et du rattrapage.

 

Frandley Denis Julien

Cap-Haïtien, le 26 janvier 2004

frandleyjulien@gmail.com

 

1/ Rousseau, Jean-Jacques, Le Contrat Social, Flammarion, Paris, 2001.

2/Medina, Vicente, Social Contract theories : Critics and Defenders, Rowman and Littlefield, June 1990.

3/ Lessnoff, Michael, Social Contract Theory (Readingsin Social and Political Theory ),New-YorkUniversityPress, February 1991.

4/ Constitution de la République d’Haïti, 1987

 

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About Frandley Julien

Hello There: My name is Frandley Julien. I am originally from Haiti but have been living in Pembroke Pines, Fl since April 2006. I share my opinions on US and Haitian politics as well as literature. I am currently working on a book whose working title is: An Immigrant's Perspective on America's Challenges.

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